Novembre 1831, la révolte des canuts.

Les canuts à l’assaut du quartier des Capucins.

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Le 21 novembre 1831, plusieurs centaines de canuts, chefs d’ateliers et compagnons, descendent de la Croix Rousse par la Grande Côte. Ils se dirigent vers le quartier des Capucins où résident les principaux négociants en soie. Les ouvriers de la soie portent un drapeau noir sur lequel est inscrit la devise qu’ils viennent d’adopter « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Cette journée du 21 novembre est le point de départ de l’insurrection à l’issue de laquelle les canuts seront maîtres de la ville. Elle marque aussi l’échec des négociations, commencées un mois plus tôt, pour la fixation du « tarif ».


Vers 1830, l’industrie lyonnaise de la soie, la « Fabrique », s’appuie sur une organisation particulière. Les négociants, appelés aussi fabricants, achètent la matière première, la font tisser par les canuts, qu’ils payent « à façon », puis vendent les étoffes. La corporation des canuts est composée des chefs d’ateliers (ou maîtres ouvriers), artisans propriétaires d’un ou plusieurs métiers à tisser, et des compagnons et apprentis, rémunérés en fonction du prix fixé par les négociants. On dénombre environ 500 négociants, 8.000 chefs d’ateliers et 40.000 compagnons et apprentis.

A l’automne 1831, après la baisse d’activité qui a suivi la révolution de 1830, la situation économique s’est nettement améliorée. La soierie lyonnaise a retrouvé sa prospérité. Cependant les prix à façon, qui déterminent la rémunération des chefs d’ateliers et compagnons n’ont pas été augmentés. Ils demeurent inférieurs à ceux pratiqués vingt ans plus tôt et la plupart des canuts vivent dans la misère. « A Lyon, en 1830, un ouvrier de la soie ne gagne pas le tiers de ce qu’il gagnait en 1810 ».[1] 

Le 8 octobre, trois cents chefs d’ateliers se réunissent à la Croix Rousse. Ils décident d’exiger des négociants la fixation d’un tarif minimum. Le 10, une seconde réunion rassemble 1.500 chefs d’ateliers qui adoptent une organisation territoriale. La ville est découpée en 40 sections devant chacune désigner deux délégués à la Commission Centrale. Le 18 octobre, les délégués portent au préfet une pétition demandant la fixation d’un tarif minimum du travail à façon. « Le temps est venu où, cédant à l’impérieuse nécessité, la classe ouvrière doit et veut chercher un terme à sa misère. »[2] Le 21 octobre, le préfet  Bouvier Dumolart réunit une commission mixte, rassemblant vingt deux négociants et autant de commissaires délégués par les chefs d’ateliers. Les négociants font valoir qu’ils n’ont pas mandat de négocier. Dans la soirée, plusieurs centaines de canuts parcourent le quartier des Capucins en criant « au Rhône les fabricants ! »

Après avoir convaincu les fabricants de désigner des représentants, le préfet organise, le 25 octobre, une réunion de négociation. Six mille chefs d’ateliers et compagnons se dirigent vers la Préfecture (à l’époque place des Jacobins) aux cris de « vive les ouvriers » et « vive le préfet ». A 17 heures, le tarif est adopté.

C’est dans l’euphorie et portés par un grand élan de fraternité que les canuts regagnent leurs quartiers. Le maire de la Croix Rousse rend compte au préfet que « le retour des ouvriers a eu lieu dans le plus grand ordre. Des illuminations spontanées, des danses sur la place publique ont été improvisées. ». Cependant la consternation règne dans le camp des négociants qui s’offusquent que, pour regagner la Croix Rousse, « les ouvriers ont suivi la rue des Capucins dans toute sa longueur en poussant de grands cris, ce qui ressemble assez à une provocation, attendu que ce quartier est le centre des maisons de fabrique. » Les négociants dénoncent « les prétentions exagérées » des canuts qui, selon eux, sont victimes non pas de la baisse des salaires mais de « certains besoins factices qu’on ne manque jamais de se créer au sein d’une grande ville. » Ils accusent le préfet de s’être fait complice d’une action factieuse. Considérant que le tarif est « chose contraire à nos lois et notre état politique » ils menacent de suspendre les commandes et en appellent au gouvernement. « Les chefs d’établissements qui livrent annuellement plus de 80 millions de produits ont le droit de compter sur une haute protection.. »

Courant novembre, Casimir Perrier, Président du Conseil, désavoue le Préfet : « le tarif ne peut subsister. » Le 19 novembre, le commissaire Prat informe le préfet que « les ouvriers en soie veulent se faire justice des négociants qui refusent de leur donner de l’ouvrage ou de payer au tarif. » Il annonce que deux mots d’ordre circulent pour le lundi 21, « se réunir au Grand Camp » (les Brotteaux) ou « se rendre en masse aux Capucins ».

Le 21 novembre, plusieurs centaines de canuts descendent de la Croix Rousse par la montée de la Grande Côte. Alors qu’ils arrivent à la hauteur de la rue Vieille Monnaie, la 1ère légion de la Garde nationale, composée principalement de négociants, fait feu. « Ceux qui ont tiré sont des gardes nationaux appartenant presque tous au quartier des Capucins ; ils étaient rangés en bataille et faisaient face à la montée de la Grande Côte. »[3] Trois ouvriers sont tués, plusieurs sont blessés. Les canuts remontent à la Croix Rousse en criant : « Aux armes, on assassine nos frères. »  On s’arme de pioches, de pelles, de bâtons, quelques uns ont des fusils. Des barricades sont érigées. Des pelotons de la garde nationale tentent en vain de donner l’assaut. Le préfet Bouvier Dumolart rend compte  au Président du Conseil : « L’irritation est extrême contre les fabricants qui se sont permis les plus insolentes provocations. Les plaintes des ouvriers ne peuvent être apaisées par la force à moins que l’on prenne la terrible résolution de tuer tous ceux qui ont faim. »[4]

Dans la nuit, des ouvriers des Brotteaux et de la Guillotière font mouvement pour rejoindre la Croix Rousse. Des combats ont lieu sur le Pont Morand. Le 22 novembre, soldats et gardes nationaux doivent renoncer à contrôler la Grande Côte et la montée Saint-Sébastien. La fusillade se rapproche du centre de la ville. Des boutiques d’armuriers sont pillées. Des ouvriers de tous les quartiers se joignent aux canuts. Les insurgés sont bientôt maîtres de toute la ville, hormis le quartier des Terreaux. Les gardes nationaux, découragés, se dispersent, les soldats n’opposent plus qu’une faible résistance aux ouvriers en arme. A deux heures du matin, l’armée évacue la ville. Les autorités civiles et le préfet se réfugient derrière les grilles de la préfecture.

Au matin du 23 novembre, les insurgés sont maîtres de la ville. Surpris par leur victoire, ils ne savent quelle attitude adopter. Leur premier souci est d’éviter le désordre. Des ouvriers montent la garde pour protéger les biens des négociants. Le Procureur Général fait part de son étonnement au Garde des Sceaux : « Tous les contrastes se manifestent dans notre population. Elle a faim et ne pille pas. Elle s’est révoltée et n’a pas abusé de sa victoire. Elle a bravé ses magistrats municipaux pour combattre et, après le combat, elle est venue leur offrir sa force matérielle. »[5] Dans ses Confessions d’un prolétaire, Joseph Benoit notera : « La victoire, achetée au prix de tant de sang, pesait aux ouvriers. Ils s’étaient battus pour une question de salaire, une question de vie contre les fabricants, et non contre le gouvernement. »

Renonçant à l’action politique, les délégués des canuts ne peuvent donner de débouché à l’insurrection victorieuse. La semaine suivante, les ouvriers, croyant enfin tenir leur tarif, commencent à reprendre le travail. Mais le 3 décembre, une armée de vingt mille hommes, commandée par le duc d’Orléans, héritier du trône, et le maréchal de Soult, entre dans la ville. Le 6 décembre, le préfet est révoqué. Le 7, le tarif est déclaré nul et non avenu.

Dans leurs boutiques et appartements de la rue des Capucins, les négociants triomphent. Sûrs de leur bon droit, ils ne peuvent imaginer que, moins de deux ans et demi plus tard, les canuts conduiront une nouvelle insurrection, politique cette fois, la semaine sanglante d’avril 1834.

Bernard Collonges

Le quartier des Capucins. Histoires du bas des Pentes de la Croix-Rousse

Editions Aléas. 2004

[1] Jean Bruhat « Histoire du mouvement ouvrier », cité par Maurice Moissonnier.
[2] Cité par Fernand Rude « Les révoltes des canuts ».
[3] Sébastien Commissaire « Mémoires et souvenirs ».
[4] cité par Maurice Moissonnier « La révolte des canuts ».
[5] cité par Maurice Moissonnier « Les canuts ».