Chaque année, à l'occasion des Journées du Patrimoine, Bernard Collonges et Marie-Christine Blaise créent et animent, avec la complicité de Marie-Josèphe Canquery, un parcours de visite sur les Pentes de la Croix Rousse.
Trois de ces parcours thématiques ont été intégrés dans l'ouvrage publié en 2004 par les éditions Aléas (voir les références dans la rubique Bibliographie)
En septembre 2006, un quatrième parcours a été créé. Intitulé Les Escaliers des Pentes, ce parcours permet de découvrir les traboules, escaliers et monuments des Pentes de la Croix Rousse.
Pour tout renseignement concernant ces parcours et les visites guidées, contactez l'auteur.
Des visites peuvent être organisées pour les groupes.

Le parcours présenté ci-dessous a été créé à l'occasion des Journées du Patrimoine 2004.

Canuts et Négociants 

Parcours : de la Condition des Soies à la montée de la Grande Côte.
Durée : environ 45 minutes.

Jusqu’à la Révolution française, les Canuts étaient principalement établis dans les quartiers de la rive droite de la Saône (St Georges, St Paul et quai Pierre Scize) ainsi que montée de la Grande Côte. Après la révolution, avec l’urbanisation des terrains précédemment occupés par les congrégations religieuses, les Canuts s’installèrent sur le haut des Pentes et sur le plateau de la Croix-Rousse. Les Négociants, qui avaient jusqu’alors leur fief dans la Presqu’île, profitèrent aussi de la nouvelle urbanisation. Nombre d’entre eux s’installèrent au bas de des Pentes, autour de la Condition des Soies, et firent du quartier « des ci-devant Capucins » le centre du négoce de la soie.

Dans son Guide de l’étranger à Lyon, publié en 1847, Gabriel Charavay note : « Les Négociants sont tous groupés dans les quartiers des Capucins et de Saint-Clair. Leur lieu habituel de rendez-vous est le quartier des Terreaux, quartier de la Bourse et des cafés confortables. »

1.      La Condition des Soies

La Condition des Soies, institution emblématique du négoce de la soie, était chargée d’assurer le « conditionnement » de la soie, c’est à dire la mesure de son degré d’humidité. Gérée par la Chambre de Commerce, la Condition des Soies fut installée au tout début du XIXe siècle dans le bâtiment de la rue St Polycarpe, construit selon les plans de l’architecte Joseph Gay de 1809 à 1814. La façade du bâtiment, inspirée des palais florentins, est ornée d’une magnifique frise figurant des branches de mûriers sur lesquelles évoluent des vers à soie.

Vers 1890, Gustave Giranne notait : « le quartier de la soie a son temple, la Condition des Soies, où les ballots de soie sont amenés, examinés, essayés et titrés avant d’être livrés aux fabricants. »

C’est autour de cet édifice que s’est bâti le quartier des négociants, sur les anciens terrains du couvent des Capucins et du pensionnat des Ursulines.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l’industrie de la soie connut un tel développement que le bâtiment dut être agrandi à deux reprises. En 1856, l’édifice fut surélevé d’un étage. En effet, entre 1815 et 1880, la soierie affichait un taux de croissance annuel moyen de 4%, alors que la croissance nationale était de l’ordre de 1,6%. Ainsi l’activité de la Condition, qui portait sur moins de 400 tonnes en 1820, s’élevait à plus de 1.000 tonnes en 1840 et dépassait 4.500 tonnes en 1876.

Malgré cette grande prospérité, les ouvriers de la soie constataient une diminution de leurs revenus. Cette situation fut à l’origine des deux insurrections de novembre 1831 et d’avril 1834.

2.      La Place du Forez

La place du Forez fut aménagée vers 1810 lors du lotissement du quartier et l’ouverture des rues des Capucins et St Polycarpe. Son nom vient de l’appellation ancienne des terrains sur lesquels furent établis les couvents des Capucins et des Ursulines, les « Champs du Forez ».

Le plan d’aménagement du quartier, établi en 1796, dispose que « les terrains et bâtiments des ci-devant Capucins du Petit Forez seront divisés par trois rues (…) et que sera établie une petite place circulaire, au milieu de laquelle sera transportée la fontaine qui existe dans le jardin » des religieux. En 1808, cette fontaine fut installée sur la place Croix-Paquet.

Au lendemain de la Révolution de 1848 et de l’avènement de la Seconde République, le comité des citoyens du quartier des Capucins planta un Arbre de la Liberté sur la place du Forez en hommage aux victimes républicaines tombées lors de l’insurrection de 1834. La manifestation fut placée sous le patronage de la Société des Voraces qui rassemblait des ouvriers républicains radicaux. Cette cohabitation inattendue entre les très conservateurs négociants et les Voraces suscita des remarques ironiques ou amères. Ainsi, Joseph Bergier, bourgeois républicain, nota dans son journal : « Ou les négociants s’humanisent, ou ils ont envie d’acheter les ouvriers. »

3.      La rue des Capucins

Entre 1810 et 1825, plus de cinquante immeubles furent construits dans le quartier des Capucins. La plupart d’entre eux étaient destinés aux négociants. Très peu de canuts purent accéder au quartier. En 1830 on n’y dénombrait qu’une dizaine de métiers.

En octobre 1831, de retour d’une négociation à la Préfecture et croyant tenir enfin le « tarif » qu’ils réclamaient, les canuts défilèrent dans le quartier aux cris de « Vive le Préfet ». Les négociants, scandalisés, protestèrent auprès du gouvernement en soulignant que « les ouvriers ont suivi la rue des Capucins dans toute sa longueur en poussant de grands cris, ce qui ressemble assez à une provocation, attendu que ce quartier est le centre des maisons de fabrique. » 

Dans la cour de l’immeuble du 19 rue des Capucins (qui fait traboule avec le 3 rue Abbé Rozier) deux montées d’escaliers se font face. Leur architecture très particulière est de même style que les célèbres escaliers de la cour des Voraces.

4.      La rue Coustou

Le 23 février 1848, un rapport de police signalait au Procureur du Roi que la veille (soit deux jours avant la chute de la monarchie de Juillet), un chef d’atelier (manifestement bien informé des évènements parisiens) avait illuminé ses fenêtres et placé bien en vue un transparent sur lequel se détachaient ses mots : « Vivent les députés de l’opposition ! Vive la Réforme ! 1789-1830 »

5.      La Place Croix-Paquet

La place Croix-Paquet tire son nom de la croix que le sieur Paquet fit ériger devant sa maison en 1628, en remplacement de la croix du Griffon détruite par les protestants en 1562.

Sur le côté ouest de la place, on voit un bel immeuble de Négociants, doté de trois façades décorées donnant sur la place, sur la rue Romarin et sur la rue des Capucins.

Au n°3, la Cour des moirages. L’industrie du moirage fut importée à Lyon en 1753 par un Anglais, Jean Badger. Il fut reçu par le Prévôt des marchands qui fit installer la nouvelle industrie dans un bâtiment loué aux religieux du couvent des Feuillants.

Au n°11, sur l’emplacement de l’ancienne maison Paquet, fut construit en 1826 la grande et belle maison Ricard. Vers 1890, Gustave Girrane la décrivait en ces termes : « Une imposante maison occupe l’angle de la rue Vieille Monnaie et de la place Croix-Paquet. C’est peut-être même la maison  la plus haute de Lyon. Véritable citadelle de l’industrie soyeuse, (…) sa silhouette domine le quartier des Feuillants. »

6.      6.     La rue Vieille Monnaie (aujourd’hui rue René Leynaud)

Cette rue est la plus ancienne voie du quartier. Elle fut ouverte en 1520 par Claude Besson, « au travers de ses vignes », pour y installer son Hôtel des Monnaies. Au XVIIe siècle, les deux côtés de la rue sont presque exclusivement occupés par des congrégations religieuses : les Oratoriens au nord-ouest (de la Grande Côte à l’église St Polycarpe) ; les Ursulines dans la partie Est. Au début du XIXe siècle, après la vente des biens nationaux, plusieurs bâtiments furent détruits pour laisser place à de nouvelles constructions. La rue Vieille Monnaie marquait alors la frontière entre le quartier des Négociants, installés au bas des Pentes, et les quartiers des Canuts sur le haut de la colline.

Le 21 novembre 1831, début de l’insurrection des Canuts, la 1ère légion de la Garde nationale, composée de négociants du quartier des Capucins, fut postée en embuscade au bas de la Grande Côte et, à hauteur de la rue Vieille Monnaie, fit feu sur le cortège des Canuts.

En avril 1834, lors de la seconde insurrection, les canuts installèrent rue de la Vieille Monnaie une barricade qui résista quatre jours aux assauts de la troupe.

7.      La rue Donnée

Cette voie, qui n’était pas prévue au plan d’aménagement du quartier, fut ouverte par le citoyen Billion, adjudicataire de la plus grande part des clos des Capucins et des Ursulines. Afin de mieux lotir ses terrains, Philippe Emmanuel Billion proposa d’offrir l’emprise de la voie. Le Conseil municipal, lors de sa séance du 18 prairial an XII accepta ce don « au nom de la commune qui se chargera de faire faire le pavé et de l’éclairage. » Le geste de Billion passa à la postérité avec l’appellation de « Rue Donnée ».

Au n°2 de la rue, on peut voir un bel immeuble de Négociants avec une façade ornée de corniches triangulaires surmontant les fenêtres.

8.      La rue Abbé Rozier

Cette rue est aussi attachée au nom du citoyen Billion. Si ce dernier offrit, en l’an XII de la République, le terrain de la rue Donnée, il ne réalisa en revanche le percement de la rue Abbé Rozier  que sous la contrainte d’une décision du Conseil de Préfecture. Il dut, pour ouvrir la rue, faire abattre des bâtiments de l’ancien couvent des Ursulines dont on peut voir quelques vestiges dans la partie supérieure de la rue.

9.      L’église Saint Polycarpe

Eglise du séminaire des Oratoriens, elle devint église paroissiale en 1789, échappant ainsi à la démolition. Son premier curé fut l’abbé François Rozier, prêtre constitutionnel et botaniste réputé.

Le 10 avril 1834, au deuxième jour de l’insurrection républicaine, un gamin d’une dizaine d’années accrocha un drapeau rouge sur l’église. Les balles tirées par la troupe ayant abattu l’emblème révolutionnaire, le « gavroche lyonnais » confectionna un second drapeau avec les lambeaux d’un pantalon de soldat (de couleur garance) et remonta le fixer au sommet de l’église. C’est en redescendant qu’il fut touché à mort par un tir de la troupe.

10.  Le Passage Thiaffait

Créé en 1827 par un riche négociant lyonnais qui lui a donné son nom, le passage Thiaffait témoigne de l’opulence de la bourgeoisie lyonnaise au début du XIXe siècle. Son porche monumental peut être rapproché de celui du passage de l’Argue. Il inspira également, un siècle plus tard, le concepteur du passage de la Petite rue des Feuillants (1934).

11.  La traboule du 14, rue René Leynaud au 13, rue des Capucins

Caractéristique de l’architecture des Pentes avec ses escaliers ouverts en façade sur cour, cette traboule traverse trois immeubles.

Dans le premier bâtiment, on remarque un escalier à jour central de forme oblongue.

12.  L’immeuble du 15, rue des Capucins

Pourvu d’une façade ornée, ce bâtiment est très représentatif des immeubles des Négociants. Au-dessus de la porte d’entrée, une frise, encadrée de deux têtes de lion, témoigne de l’appartenance de ce bâtiment au monde de la Fabrique. La frise, qui représente des branchages de mûriers sur lesquels évoluent des vers à soie, reprend le motif figurant sur la façade de la Condition des Soies.

13.  L’ancien couvent des Capucins

La belle entrée de l’immeuble du 6 de la rue des Capucins donne accès à la cour du cloître de l’ancien couvent des Capucins. Dans les années 1810, les bâtiments claustraux, partiellement conservés, furent surélevés de trois étages et aménagés en appartements pour les Négociants. Un magnifique escalier en demi-cercle a été réalisé vers 1815, sur la façade Est de l’ancien cloître, pour desservir les nouveaux appartements.

Le bâtiment donnant sur la rue des Capucins a accueilli « l’établissement du comptoir des comptes » qui donna à l’immeuble sa dénomination de « maison de la Banque ».

14.  La montée de la Grande Côte

La montée de la Grande Côte est le lieu emblématique des Canuts. Avant la Révolution française, alors que les Pentes étaient principalement occupées par les congrégations religieuses, la Grande Côte accueillait déjà de nombreux Canuts. En 1788, on y dénombrait 705 métiers à tisser. Leur nombre s’accrut au cours du XIXe siècle avec l’urbanisation des Pentes.

En octobre 1831, dans les semaines qui précédèrent la première insurrection des Canuts, les ouvriers de la soie descendaient en cortège la Grande Côte pour aller se rassembler sous les fenêtres des Négociants du quartier des Capucins ou aller manifester devant la Préfecture (située alors place des Jacobins).

Le 21 novembre 1831, le cortège, qui pour la première fois arborait le drapeau noir portant la devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », fut stoppé par les tirs de la garde nationale. Ce fut le point de départ de l’insurrection de 1831.

15.  Le Commerce Véridique et social

C’est au n°95 de la montée de la Grande Côte que Michel Derrion et Joseph Reynier fondèrent en 1835 la première coopérative de consommation sous l’appellation du « Commerce véridique et social ». Sur la façade de l’immeuble, une plaque commémore cette aventure, inspirée par les théories de Charles Fourier, qui eut un très grand retentissement. L’objectif fixé par les fondateurs du Commerce véridique et social était de « d’opérer une transformation progressive du commerce et de l’industrie dans l’intérêt de la société en général et plus particulièrement dans celui des ouvriers. » Un an après sa création, le Commerce véridique et social disposait de sept magasins. Les pouvoirs publics s’inquiétèrent de ce succès, suspectant les administrateurs de la coopérative de vouloir réorganiser le Mutuellisme.

La calomnie, les embûches administratives et policières finirent par avoir raison de cette première expérience de commerce social, qui s’acheva en 1838.

Cependant, dix ans plus tard, à l’avènement de la Seconde République, de nombreuses coopératives virent le jour à Lyon, reprenant les principes élaborés par Michel Derrion.