Détenu 6761 : Anselme Petetin, journaliste…

La nouvelle prison de Lyon est un établissement moderne, à défaut d’être confortable. Implantée au sud de la ville, à proximité du confluent, dans le faubourg de Perrache qui lui a donné son nom, c’est une prison très vaste et conçue même avec une certaine élégance. Six bâtiments, reliés par une terrasse étroite destinée à la circulation des gardiens, servent d’habitation aux prisonniers. Au centre se trouve un septième bâtiment dont le rez-de-chaussée est occupé par le logement du concierge, le bureau du greffier et le guichet. L’infirmerie est au premier. Il y a aussi une fort jolie chapelle où les détenus entendent la messe tous les dimanches. La façade principale est habitée par l’économe et les religieuses de Saint Joseph dont les fonctions consistent à vendre aux prisonniers, pour le compte de l’administration, le vin, la bière, les comestibles et les objets nécessaires aux différents usages de la vie.

Prison_PerracheAllongé sur le grabat de sa cellule, dont les murs épais et la faible ouverture offrent une relative mais appréciable fraîcheur en ce début de juillet, Anselme Petetin se souvient que la mise en service de cette nouvelle prison coïncida avec son arrivée à Lyon et son entrée au Précurseur en qualité de rédacteur en chef. C’était il y a à peine deux ans, en novembre 1831, quelques jours avant que n’éclate l’insurrection des chefs d’ateliers et ouvriers de la soie. Il se rappelle la colère de Jean-Baptiste Monfalcon qui, furieux d’être évincé de la direction, avait exigé la publication d’un communiqué informant les abonnés qu’il cessait toute collaboration avec le journal ; ou, plus précisément, et pour reprendre les termes mêmes du billet par lequel le journaliste écarté voulait signifier qu’il désavouait par avance les initiatives du nouvel éditorialiste, qu’il était “devenu entièrement étranger à la rédaction du Précurseur depuis sa nouvelle organisation.

Tribune de l’opposition libérale pendant la Restauration, le Précurseur, journal constitutionnel de Lyon et du Midi, était devenu, à l’avènement de la monarchie de Juillet, la feuille officieuse du nouveau régime. Dans les semaines qui avaient précédé l’arrivée d’Anselme Petetin, et alors que Jean-Baptiste Monfalcon assurait l’intérim, le Précurseur avait pris fait et cause pour les négociants soyeux dans le bras de fer qui les opposait aux chefs d’ateliers. Durant la première quinzaine de novembre 1831, le journal avait multiplié les éditoriaux virulents, dénonçant les revendications des ouvriers et affirmant le non-sens économique du Tarif qu’ils entendaient imposer avec le soutien, jugé scandaleux et illégitime, de l’autorité préfectorale. Une très vive polémique s’en était suivie avec le préfet Bouvier du Molart. Dans sa livraison du 7 novembre, le Précurseur s’était également livré à une attaque frontale contre L’Echo de la Fabrique, l’hebdomadaire des chefs d’ateliers, affirmant que cette publication “avait pour but de porter les ouvriers à la haine des fabricans.” Aux yeux d’Anselme Petetin, l’attitude adoptée par le Précurseur, outre qu’elle heurtait ses propres convictions politiques, avait constitué une faute grave menaçant même la survie du journal en le faisant apparaître comme un outil partisan au service de la classe privilégiée et en laissant le champ libre à La Glaneuse, feuille populaire que César Bertholon venait de lancer. Petetin avait soupçonné Monfalcon d’avoir, par jalousie et dépit, délibérément engagé le journal dans une voie opposée à celle qu’il avait, lui, proposée en acceptant de prendre la direction du Précurseur. L’accord intervenu à la fin du mois d’octobre 1831 avait pourtant été clair ; et, dès le 5 novembre, le journal informait ses lecteurs que “M. de la Mathe, gérant unique du journal, étant absent pour raison de santé (…) nous avons accepté la proposition d’un écrivain honorablement connu à Lyon par le nom qu’il porte, et à Paris par ses antécédents politiques et ses travaux littéraires. Dans peu de jours le nouveau directeur de notre feuille sera dans l’exercice du mandat qu’il a bien voulu accepter.” Anselme Petetin avait fait observer que c’était précisément le lendemain de la parution de cette annonce que le Précurseur s’était rangé, avec une obligeance suspecte, à la limite de la caricature, derrière les soyeux les plus intransigeants. Monfalcon avait vigoureusement protesté de sa bonne foi, arguant de son expérience et de sa grande connaissance de la ville. Façon de dire que lui, lyonnais de souche, n’avait pas déserté sa ville natale pour aller faire le bel esprit dans les salons parisiens et qu’il était, en outre, de quinze ans son aîné. Il était vrai qu’Anselme Petetin avait alors à peine vingt-cinq ans. Et après ? Il avait répliqué en traitant Monfalcon de bibliothécaire provincial, ignorant et prétentieux, à l’image du Rapport sur l’eau ferrugineuse de Saint-Georges, à Lyon qu’il avait fait publier deux années auparavant.

Anselme Petetin avait dû, par la suite, faire preuve de beaucoup d’ingéniosité, et d’un peu de mauvaise foi, pour modifier radicalement la ligne éditoriale du journal, obligé qu’il était de ménager ses lecteurs, en attendant d’en conquérir de nouveaux. Il garde encore en mémoire des passages du long éditorial qu’il avait rédigé pour marquer son entrée en fonction et annoncer la nouvelle orientation du quotidien. Intitulé Profession de foi, le texte occupait, sur trois colonnes, la totalité de la première page du numéro du 18 novembre 1831.

“Nous avons accueilli avec enthousiasme l’élévation de la dynastie d’Orléans sur le trône de France. Nous croyons que la Monarchie représentative est le seul régime qui convienne aujourd’hui à la France et à la tête de cette monarchie, si l’élection était à refaire, nous ne voudrions pas un autre homme que le duc d’Orléans. Mais autour du trône, nous ne voulons pas de cour, et cette simplicité de mœurs que nous admirons dans l’homme privé, nous l’aimerions encore plus dans le roi des Français.
       
Nous ne voulons pas de république, parce que nous ne nous passionnons pas pour des mots. Nous ne voulons pas du suffrage universel, parce que nous plaçons l’intelligence au-dessus du nombre, et que cent machines ne valent pas à nos yeux une tête pensante.
       
Nous ne voulons pas des émeutes, parce que la force n’est pas un argument, et que nous en sommes venus au jour où la vérité est assez libre pour régner sans violence. Mais nous ne voulons pas qu’on envoie des balles et des boulets à ceux qui demandent du pain, et qu’on casse le bras à ceux qui réclament du travail. (…)
       
Nous ne souhaitions pas en 1830 un bouleversement subit et complet des institutions publiques, mais nous espérions qu’on essaierait d’améliorer le sort des classes laborieuses, et jusqu’ici nous voyons avec douleur qu’elles n’ont gagné à cette révolution, qui fut leur ouvrage, qu’une aggravation de charges et de misères.”

Bien sûr, le texte n’était pas exempt de considérations tactiques. Le nouvel éditorialiste avait dû tenir compte du contexte social extrêmement tendu, veiller à ne pas renier l’histoire du Précurseur, ni désavouer trop brutalement les prises de position adoptées par le journal lors des semaines précédentes. Il dut aussi composer avec les actionnaires. S’il a aujourd’hui le sentiment qu’il ne s’en était pas trop mal tiré, il regrette néanmoins sa sentence contre la république et, plus encore, sa raillerie contre le suffrage universel. C’était une sottise. Certes, son opposition au gouvernement de Casimir Perier et sa contestation naissante du régime de Louis-Philippe ne l’avaient pas encore conduit à prendre le parti de la république ; mais cela ne justifiait pas pour autant ces condamnations péremptoires et, à vrai dire, prétentieuses. Les deux années, qui se sont depuis écoulées, ont profondément modifié sa perception des luttes sociales et ses conceptions politiques. Du reste, quelques semaines avaient suffi pour que, sous sa direction, le Précurseur passe du statut de feuille ministérielle à celui de presse d’opposition ; quelques semaines de plus pour que le journal soit déféré devant les tribunaux ; quelques semaines encore pour que son directeur se retrouve condamné puis emprisonné par un régime dont il avait été le thuriféraire. N’empêche ; il se reproche toujours sa formule sentencieuse contre le suffrage universel, pour lequel, désormais, il milite activement. Il se promet d’inclure un plaidoyer en faveur de la souveraineté populaire dans le texte que l’éditeur Léon Boitel s’obstine à lui réclamer –sans doute avec l’intention généreuse de le distraire de l’ennui de la captivité- pour la préface de Lyon, vu de Fourvières. Quant à son paragraphe contre les émeutes, les évènements s’étaient vite chargés de le rendre obsolète.

Le lundi 21 novembre 1831, trois jours seulement après la publication de son premier éditorial, débutait l’insurrection des ouvriers de la soie. Informés que le chef du gouvernement venait de désavouer le principe même du Tarif que le préfet Bouvier du Molart tentait d’obtenir des délégués des négociants, les canuts avaient décidé de “se rendre en masse aux Capucins”, quartier du bas des Pentes de la Croix-Rousse, où se trouvent les principales maisons de Fabrique. Alors que, descendant la Grande Côte, ils arrivaient à l’angle de la rue Vieille Monnaie, la première légion de la Garde nationale –composée principalement de négociants du quartier des Capucins- avait fait feu sur le cortège. On dénombra trois morts et une dizaine de blessés. Aussitôt la manifestation se transforma en insurrection. Les ouvriers s’armèrent et érigèrent des barricades. Dans la soirée, les ouvriers des Brotteaux et de la Guillotière prirent également les armes et tentèrent de se joindre aux canuts croix-roussiens. Les combats faisaient rage sur les rives du Rhône, de part et d’autre du Pont Morand. C’est dans la précipitation, et alors que les informations les plus contradictoires circulaient dans la ville, que Anselme Petetin avait rédigé son éditorial pour le Précurseur daté du 22 novembre :

C’est avec la plus profonde douleur que nous prenons la plume pour donner sur les évènemens, qui ont affligé aujourd’hui cette ville, le peu de détails dont nous avons pu avoir une connaissance exacte. Au milieu de tous les récits différens ou contradictoires qui circulent, grossis sans doute par la peur, ce qui n’est que trop positif, c’est que les troubles ne sont point terminés à l’heure où nous écrivons, c’est-à-dire au milieu de la nuit. Les rapports qui nous ont été faits ne s’accordent pas sur le point de savoir de quel côté sont partis les premiers coups de fusil. Toutefois il est certain que c’est au bas de la Grande Côte que cette funeste initiative a été prise. Dès les premières décharges, il y a eu de part et d’autre plusieurs morts et un grand nombre de blessés. Des femmes même et des enfans ont été atteints, et rien n’a manqué à l’horreur de cette catastrophe. Les ouvriers, qui descendaient dans la ville quand ce combat a eu lieu, se sont repliés sur la Croix-Rousse, dont ils avaient désarmé, le matin, la garde nationale, s’emparant de ses deux canons, les pointant sur les avenues de la ville, élevant des barricades, fortifiant, en un mot, le faubourg comme une position militaire.(…) Quelle que soit notre conviction sur la légitimité des réclamations des ouvriers, et notre profonde sympathie pour leurs misères, tout ce que nous pouvons et devons dire aujourd’hui, c’est qu’il est impossible de tolérer dans un pays civilisé les plaintes armées, les pétitions de la révolte ; c’est que l’autorité, à travers tous les périls, malgré tous les obstacles, doit conserver intact le principe sacré de l’ordre sans lequel la société se dissoudrait en une épouvantable anarchie.”

Au cours de la journée du mardi 22 novembre, l’insurrection se propagea avec une vigueur imprévue. Les troupes de la Garde nationale, débordées, fuyaient devant les assauts des ouvriers. Dans la soirée, les forces militaires, et ce qu’il restait de la Garde nationale, étaient resserrées sur la place des Terreaux et dans l’Hôtel de Ville où s’étaient réfugiées les autorités de Lyon et du département. A deux heures du matin, le général Roguet, commandant les 7ème et 19ème divisions militaires, quittait la ville à la tête de ses troupes.

Au matin du mercredi 23 novembre, les insurgés étaient maîtres de la ville. Le préfet fit alors diffuser deux proclamations. La première, qu’il cosignait avec Boisset, adjoint représentant le maire Prunelle absent de la ville, s’adressait à tous les Lyonnais : “Nous avons voulu faire cesser l’effusion de sang, et le général, mu par un sentiment d’humanité, a consenti à la retraite de la garnison.” La seconde était destinée aux ouvriers : “Ouvriers, vos présidens de section vont se rendre auprès de moi pour rechercher, de concert avec vos magistrats, les moyens de soulager votre malheureux état de souffrance. Ce sont de bons citoyens ; placez en eux toute votre confiance. Ecoutez les quand ils vous diront que votre premier besoin, comme le nôtre, est le maintien de l’ordre et le rétablissement de la tranquillité publique.”

Ce même jour, Anselme Petetin avait fait apposer et distribuer dans les rues de Lyon, une affiche portant l’en-tête du Précurseur et intitulée “Le sang français a coulé, versé par des Français.” Après avoir rappelé que sa sympathie “était toute pour cette foule de travailleurs que les veilles les plus assidues ne peuvent garantir de la faim”, il invitait les ouvriers insurgés à se rallier aux autorités afin de maintenir l’ordre.

Mais tous ces appels, toutes ces mises en garde réitérées, semblaient superfétatoires tant la ville était calme. Sans attendre les proclamations officielles, les insurgés s’étaient organisés en garde civique armée. Ils effectuaient des patrouilles, plaçaient des sentinelles pour empêcher tout pillage, allant jusqu’à protéger les maisons de Fabrique. Cette force paisible et déterminée impressionnait. Même le Procureur fit part de son étonnement en rendant compte de la situation au Garde des Sceaux. La victoire semblait peser aux ouvriers. Ils s’étaient battus pour une question de salaire et de survie face à l’intransigeance des négociants, pour la fixation du Tarif, et non pour renverser le régime, pas même le gouvernement. Rejetant toute action à caractère politique, les délégués des canuts ne pouvaient trouver de débouché à l’insurrection victorieuse.

Cependant, à partir du 26 novembre, des informations inquiétantes avaient commencé à circuler dans la ville. Il était question d’une armée de 26.000 hommes marchant sur Lyon, avec à sa tête le maréchal Soult, ministre de la guerre, et le prince héritier, le duc d’Orléans. On évoquait aussi la probable destitution du préfet Bouvier du Molart, à qui il était fait reproche de sa complaisance envers les ouvriers, et son remplacement par un homme à poigne. On disait enfin que Casimir Perier avait fait savoir qu’il ne saurait être question d’accepter la fixation d’un tarif. Puis, le 30 novembre, le préfet se rendit à Limonest, commune située au nord de Lyon, où, depuis la veille, le prince héritier et le ministre de la guerre avaient établi leur quartier général au château de la Barollière. Le général Roguet les y avait rejoints. Tout Lyon bruissa très vite de la nouvelle que Bouvier du Molart y fut très mal accueilli. Il se confirma qu’une armée immense s’apprêtait à pénétrer dans Lyon. On s’inquiétait aussi de propos tenus par le Roi, les Chambres, les ministres et les journaux de Paris, demandant une “répression sévère”, une “punition exemplaire”, un “châtiment éclatant”, contre l’émeute des ouvriers lyonnais. Anselme Petetin s’en fit l’écho dans un éditorial intitulé “De la réaction”, à la Une du Précurseur du 1er décembre, et qui se terminait par ces phrases : “La cause des émeutes, c’est la faim. Il faut guérir la faim. Elle ne se guérit pas avec des baïonnettes et des échafauds”. L’éditorial du lendemain, “De notre avenir”, adresse de Jules Favre au gouvernement, affirmait qu’il n’était certainement pas le moment de faire du despotisme militaire, puisqu’il n’y avait ni insurrection à étouffer, ni parti à terrasser. Le jeune avocat s’y exprimait avec le lyrisme qui lui était déjà coutumier, proclamant que “le peuple de Lyon n’avait relevé d’autre bannière que celle de sa misère.” Mais personne, ou presque, ne put lire ce texte. Dans la soirée du 1er décembre, les exemplaires du Précurseur avaient été saisis, dans les locaux du journal et dans les lieux publics où ils avaient été placés. Le Précurseur était accusé d’avoir “excité la révolte et approuvé l’émeute.” Premier délit de presse, premières poursuites d’une longue série ! En ce mois de juillet 1833, Anselme Petetin est détenu au titre des sixième et septième procès…

Anselme Petetin avait eu très vite la certitude que le maire, Prunelle, qui venait de rentrer à Lyon, était à l’origine de cette saisie. Les informations qu’il avait pu recueillir, et les indiscrétions de quelques notables proches du préfet, lui avaient permis d’établir que le maire s’était personnellement chargé d’appeler l’attention du Procureur sur les dernières éditions du quotidien. Autant dire qu’il avait exigé les poursuites. Du reste, cela était sans surprise. Prunelle, qui faisait partie du groupe d’actionnaires du Précurseur, ne voulait pas de celui qu’il qualifiait de journaliste parisien exalté, à la tête du journal. Il avait vainement tenté de s’opposer à sa nomination, soutenant la candidature de Monfalcon, lequel était entièrement dévoué à sa personne et à sa cause, c’est à dire à celle de la classe des négociants. La saisie n’était qu’un nouvel épisode du combat que livrait Prunelle pour le contrôle du titre. D’autres tentatives suivraient. A l’évidence, l’actionnaire se servait de ses fonctions de magistrat municipal pour régler ses comptes. D’ailleurs, quinze jours plus tard, Prunelle réunirait les actionnaires et ferait pression, avec le soutien ostensible du nouveau représentant du gouvernement, pour écarter Petetin et le remplacer par son protégé. La démarche échouera, amenant Prunelle et ses alliés à créer, en janvier 1832, Le Courrier de Lyon, feuille d’une servilité accablante, dont la rédaction sera confiée à Monfalcon, secondé par Alexandre Jouve, un renégat issu de l’extrême gauche.

C’est peu avant midi, le samedi 3 décembre 1831, que le duc d’Orléans, accompagné par un impressionnant dispositif militaire, fit son entrée dans la ville, dans l’indifférence manifeste de la plus grande part de la population. Le 6 décembre, le préfet Bouvier du Molart était révoqué et remplacé par Gasparin. Le lendemain, un arrêté du maréchal Soult déclarait le Tarif “nul et non avenu.” La rage au cœur, les insurgés assistaient, impuissants, à la reprise en main de la ville. Les négociants paradaient, couvrant d’éloges dithyrambiques ce cher maréchal, ami de l’ordre et sauveur de l’industrie. Les arrestations allaient bon train ; près d’une centaine en deux jours. Le Procureur Général Duplan faisait savoir partout que l’émeute lyonnaise méritait une “éclatante et prompte réparation.” Mais comment châtier trente mille ouvriers qui s’étaient rebellés ? Le Roi lui-même reconnaissait l’impossibilité –et même le danger- d’une répression trop générale. On s’en tint donc à poursuivre les auteurs de faits avérés de violence et les présumés “meneurs”, à qui l’on prêtait des visées politiques contre la monarchie de Juillet, au rang desquels figurait Adolphe Granier, le rédacteur de La Glaneuse.

L’insurrection de novembre 1831 et la réponse toute militaire qui lui fut donnée, l’attitude courageuse des ouvriers face à l’arrogance des négociants, les fanfaronnades bruyantes des privilégiés, après l’entrée des troupes, comparées à la modération dont avaient fait preuve les insurgés au lendemain de leur victoire, tout cela avait profondément marqué Anselme Petetin. Jusqu’alors, il s’était surtout passionné pour des considérations politiques et économiques ; désormais il accordait davantage d’attention à la question sociale. En s’interrogeant sur l’organisation de la Fabrique lyonnaise, il avait perçu le caractère scandaleux du mécanisme sur lequel elle s’appuyait. Il avait mesuré à quel point l’opulence marchande s’était délibérément établie sur la misère du monde ouvrier. Le paradoxe insultant tenait dans le fait que la classe des négociants, qui accaparait tout le profit de l’industrie de la soie, n’avait en réalité aucune justification économique. Les négociants, bien qu’ils se fissent appeler Fabricants ou Maîtres de Fabrique, ne produisaient, ni n’investissaient. Ils n’étaient que des “entreposeurs d’argent”. A l’opposé, les canuts, entièrement soumis aux conditions des négociants, assuraient seuls l’acquisition et l’entretien de l’outil de production. Anselme Petetin avait dénoncé cette supercherie dans les colonnes du Précurseur. Bien évidemment, on le lui reprocha violemment, l’accusant de ne rien connaître à la Fabrique et de vouloir diffamer une industrie qui faisait la richesse de Lyon. On ne manqua pas de dénoncer une analyse partisane que l’on associait au fait qu’il était étranger à la ville. Retournant l’insinuation malveillante, il avait répondu en faisant observer “qu’arrivé depuis quelques semaines dans une ville où il avait peu de relations, il ne pouvait avoir qu’un point de vue désintéressé, dans une question par ailleurs discutée avec de biens terribles arguments, et qu’en conséquence l’impartialité lui était une obligation facile à remplir.”

Il n’était cependant pas dupe de ses propres arguties. Il se sait, aujourd’hui encore, résolument étranger à cette ville qui lui inspire des sentiments contradictoires et sur laquelle il hésite à porter un jugement trop définitif. Une ville avec laquelle il entretient des relations ambiguës d’attirance et de rejet ; une ville à la fois terriblement provinciale, avec sa bourgeoisie prétentieuse, tout occupée à thésauriser, et, en même temps, une ville bouillonnant de généreuses aspirations et de rêves utopiques au sein de ses classes laborieuses. Une ville qui, décidément, ne cesse pas de l’interroger et dans laquelle il n’est toujours pas certain d’avoir sa place.

Chapelle_Prison_PerracheTu payas cher, Peuple, ta tolérance ;
Tu méprisais tes ennemis vaincus.
Tu sommeillas, et la sainte-alliance
Rit maintenant de tes folles vertus.
Tu fis trembler ces majestés altières,
Et te voilà le plastron de leurs cours !
Amis, des morts, récitons les prières :
Pleurons sur les trois jours.”


          La voix de Justin Desplanque résonne dans les couloirs de la prison. Le colporteur, qui n’en est plus à une provocation près, s’essaie à l’interprétation de la chanson composée l’an dernier par Amédée Roussillac, hommage ironique au second anniversaire des trois journées insurrectionnelles de juillet 1830 qui ont porté Louis-Philippe au pouvoir. Justin, marchand ambulant, est un habitué des prisons lyonnaises. Il avait fait partie des victimes de la première vague d’arrestations de décembre 1831. On lui reprochait “d’avoir vendu sans permission des textes de chansons” sur l’insurrection de novembre. Il avait alors été détenu dans la vieille prison de la place de Roanne, qu’il avait déjà eu l’avantage de connaître sous la Restauration, en 1829, pour avoir diffusé une “Complainte en l’honneur de Napoléon”. Les régimes politiques changeaient, pas les habitudes d’embastiller ceux qui refusaient de chanter leurs louanges. Parmi les tout premiers “détenus préventifs” incarcérés en décembre 1831 figuraient, aux côtés de Justin, trois musiciens ambulants prévenus “d’avoir chanté des chansons séditieuses”.

Pourquoi chanter, quand gémit la patrie
Livrée aux mains de ministres pervers…

          Le colporteur interrompt son chant. Il se tient face au journaliste dans la cour réservée aux prisonniers politiques.

- Je m’en viens vous saluer avant de quitter le château Perrache. Le procureur me fait jeter dehors. Voyez-vous, citoyen Petetin, nous n’appartenons pas au même milieu, mais je crois que nous rêvons du même monde. Je suis bien heureux de vous avoir rencontré. J’espère que la prochaine fois ce sera dans un lieu plus réjouissant. Je vous salue donc et vous dis A la revoyure. Tâchez moyen de vous bien porter ! Sur ce, je m’ensauve avant que le Procureur du Roi ne se ravise et ne m’offre une prolongation de séjour. Son hospitalité est sans limite !

Sans même attendre que Anselme Petetin lui réponde, Justin Desplanque tourne les talons et, à grandes enjambées, franchit la porte de la cour.

O bonnes gens, dont la molle indolence
Au statu quo se cramponne d’effroi,
Riez… ! Vantez le bonheur de la France,
Chantez sa gloire et buvez à son roi !
Nous, qui croyons à des temps plus prospères,
Leur réservons nos chants et nos amours…
Amis, des morts, récitons les prières :
Pleurons sur les trois jours.”

©Bernard Collonges
Texte extrait de Le séminaire des Patriotes (ouvrage à paraître)

Extrait paru dans le n°16 de Gryphe, revue de la bibliothèque de Lyon (mai 2007)