Le funiculaire de Croix-Paquet
ou la « ficelle » à un sou

Le dimanche 12 avril 1891 à vingt-et-une heure, un feu d’artifice, tiré depuis le boulevard de la Croix-Rousse, clôturait les manifestations organisées pour l’inauguration du funiculaire de Croix-Paquet. Toute la journée, malgré une pluie diluvienne, de nombreuses festivités avaient accompagné la mise en service de la seconde « ficelle » croix-roussienne assurant la liaison entre la place Croix-Paquet et le sommet de la colline.

*

*     *

En 1882, alors que le premier funiculaire lyonnais effectue depuis vingt ans et à la satisfaction générale le trajet de la rue du Jardin des Plantes au Boulevard de la Croix-Rousse, s’exprime une demande de création d’une seconde ligne, côté Rhône. L’idée séduit de nombreux ingénieurs. Six projets sont présentés aux élus municipaux, dont un soutenu par la société exploitant la ficelle[1] du jardin des Plantes qui n’entend pas abandonner son monopole.

Le projet retenu est celui de l’ingénieur lyonnais Oisan-Chapon, porté par un groupe d’investisseurs réunis par Antonin Poy. Il propose de relier le versant Est du bas des Pentes au Plateau par un funiculaire à câble, reprenant la technologie utilisée avec succès pour la première ficelle. La ligne empruntera un tunnel de 400 mètres de long entre la Place Croix-Paquet et le boulevard de la Croix-Rousse. Les promoteurs du projet souhaitent afficher un tarif très inférieur à celui du funiculaire du Jardin des Plantes. Le prix du trajet en seconde classe sera fixé à 5 centimes (un sou dans le langage de l’époque) soit la moitié du prix pratiqué par la ficelle concurrente.

Pour réaliser les travaux et assurer l’exploitation de la future ligne, Antonin Poy fonde en 1885 la « Société du chemin de fer funiculaire Croix-Paquet / Croix-Rousse ». Lors de sa séance d’août 1885, le conseil municipal de Lyon lui accorde une concession de soixante-quinze ans et exprime le souhait d’un prompt démarrage des travaux. Il faut cependant obtenir préalablement la « déclaration d’utilité publique » qui permettra l’acquisition, au besoin par expropriation, des terrains nécessaires à la réalisation de la ligne. La Compagnie de la ficelle du Jardin des Plantes, qui n’a pas renoncé à empêcher la création d’un funiculaire concurrent, engage une procédure devant le Conseil d’Etat. Elle fait valoir l’inutilité de cette seconde ficelle à moins de cinq cents mètres de son propre funiculaire.

En 1887, la juridiction administrative rejette le recours de la Compagnie du Jardin des Plantes. Les travaux peuvent enfin démarrer. La Société du funiculaire de Croix-Paquet souhaite cependant renforcer son capital et compléter le cahier des charges. Le chantier s’ouvre en 1889. Il faut deux années pour réaliser le percement du tunnel et venir à bout des affaissements de terrains qui menacent les immeubles de la Montée Saint-Sébastien. Les gares sont rapidement édifiées au début de l’année 1891. La gare inférieure, dans les jardins du séminaire, est à ciel ouvert, celle du sommet, en partie souterraine, accueille la machine actionnant les câbles. Les rames comportent un compartiment de 1ère classe équipé de banquettes rembourrées, une voiture de seconde classe où l’on voyage debout et un truck, plate forme non couverte destinée au transport des marchandises et des chevaux.

La réalisation du funiculaire de la rue du jardin des Plantes, vingt ans plus tôt, avait fait l’objet d’une importante campagne de presse dans la France entière pour vanter les innovations et prouesses techniques qu’elle impliquait et en attribuer le mérite au régime politique. L’Empereur Napoléon III en personne était venu visiter le chantier. Puisque le funiculaire du jardin des Plantes avait été mis au crédit de l’empire, la ficelle de Croix-Paquet devait célébrer la République ! Son inauguration est donc le prétexte à des grandes festivités auxquelles les autorités associent les sociétés et clubs sportifs locaux. Le Progrès, journal républicain, en donne un compte-rendu détaillé dans son édition du 13 avril 1891. Le Secrétaire général de la Préfecture, un Sénateur, trois Députés, un Général, le Vice-Président du Conseil de préfecture, plusieurs Conseillers généraux et la plupart des Conseillers municipaux composent avec le docteur Antoine Gailleton, Maire de Lyon, le cortège officiel. Au départ du trajet inaugural, « la musique municipale des sapeurs-pompiers, nouvellement réorganisée, a joué avec un brio remarquable la Marseillaise, qui a été saluée par les acclamations de la foule qui se pressait autour de la gare et le long des rampes qui l’environnent. » A la gare supérieure, les clairons, les tambours et des salves d’artillerie saluent l’arrivée du convoi.
       
La ficelle de Croix-Paquet, qui assure 350 trajets quotidiens,  rencontre très vite un grand succès. « Quelques minutes suffisent désormais pour mettre en rapport les maisons de soierie des Terreaux, de la place Croix-Paquet et des Capucins avec les tisseurs du plateau »[2]

En 1907, la machine à vapeur qui assurait la traction est remplacée par un moteur électrique alimenté par une batterie d’accumulateurs de 238 éléments. Ce nouveau moteur, qui permet de diminuer de trente secondes la durée du trajet, sera utilisé jusqu’en 1972. (Il est aujourd’hui exposé au musée Ampère à Poleymieux.)

En 1914, la ficelle est reprise par la Compagnie des Omnibus et Tramway Lyonnais (OTL) qui assure également, depuis 1898, l’exploitation du funiculaire du Jardin des Plantes. Elle continue de faire recette : en 1915, malgré la guerre, on enregistre plus de trois millions de voyageurs. Cette même année, l’inventaire du matériel roulant indique : « Voiture : 10 places de 1ère classe ; 75 places de seconde ; 10 places sur la plateforme arrière. Truck : 95 places. »
       
En 1974, la Compagnie des Transports en Commun Lyonnais (TCL) transforme le funiculaire de Croix-Paquet en métro à crémaillère. Trois ans plus tard, la ligne est intégrée au réseau du métro lyonnais

Bernard Collonges ©2004 Editions Aléas

Ficelle_Croix_Paquet[1] Ficelle : nom donné avec humour par le petit peuple lyonnais au « chemin de fer à la corde » qui était en réalité tracté par des câbles.

[2] Josette Barre, op. cit.